On regarde, on lit, on écoute, on apprend sur cette tragédie planétaire qui a secoué l'Asie du Sud-Est. Des centaines de milliers de morts et presque autant de disparus, de blessés et de sans-abris. Chacun de nous a le même choc, le même raisonnement, la même peur. Mais qu'avons-nous personnellement fait ? Il faut se poser la question sans baffouillage. On parle, on suppose, on a tous eu un élan singulier. Comment pouvons-nous aider concrètement ? C'est la question propre. Avons-nous tous accouru, verser un don, un petit quelque chose de soi ? Je ne le pense pas... Mais chacun de nous a participé à sa manière. Peut-êter dans la prière, peut-être par la pensée. On ne peut se mettre à la place des gens qui vivent ce malheur, dès l'instant que nous n'avons pas perdu un être cher dans cette tragédie de tous les temps.
Serge et moi avons certainement perdu des enfants sans défense, des gens que l'on a aimé, que l'on a côtoyé, des regards que l'on a croisé durant notre course de RunforKids lorsque l'on a traversé ces pays d'Asie du Sud-Est. Chers disparus, un jour le monde vous aura oublié, une page tournée comme pour toutes les catastrophes et les guerres. Notre cause qui symbolise : un pas, un km pour un sourire d'enfant prend tout son sens, tout son envol. On essayera de ne pas vous oublier, on vous emporte avec nous au travers de notre course, au travers de notre histoire.
2 janvier 2005.
P artir pour revenir
O uvrir son coeur
R rires.... pleurs...
T out ensemble
U un jour
G grandiose
A vec
L a conviction de ne pas avoir changé....et pourtant....
On survole le monde
On survole la terre, on survole Madrid. Rien à perte de vue, aussi loin que l'horizon disparaît comme si le monde disparaissait. Un paysage comme si l'on avait rasé un crâne. Lopin de terre, lopin d'amour, des routes tracées, des routes dispersées. Au milieu d'une fissure vertigineuse, un village en forme de chapiteau comme si c'était un énorme champignon qui poussait, qui se nourrissait de sa chair. Paisible campagne, paisible solitude. Déjà on se voit courir. Tout approche, tout se rapproche. Nos considérations, nos jugements sont toujours liés à la logistique de la course. On voit la perfection, on frôle la dépression.
Lisbonne, un air de canaille
La vie passe devant moi, non c'est moi qui passe dans la vie.
Lisbonne, 19 heures,c'est épouvantable la contradiction de l'image, tantôt impertinente, tantôt émouvante.
Pas besoin de voyager autant d'années, le voyage vient vers toi.
Ici c'est un résumé d'une vie nomade.
Pas besoin d'aller en Afrique...il n'y a que des africains.
Pas besoin d'aller en Inde... il n'y a que des indiens.
Pas besoin d'aller au Moyen-Orient... il n'y a que des arabes et nous. Il y a que des gitanes, que des mendiants, que d'alcoliques, de paumés, que de gens bien, un condénsé d'une vie qui défile sur les trottoirs, sur les trottoirs d'en face.
Mes yeux sont sur Orbite...sur Jupiter.
Qu'importe une vie trépidante dans toute sa longueur,largeur,hauteur. Lisbonne, une forteresse inattaquable, le tout construit en granit, sans décoration superflue.
Chacun de ses bâtiments sa propre histoire, sa propre élégance.
Séduction parfois disuète.. mais restée intacte. Lisbonne, l'une des rares capitales Européennes à être vraiment un port de mer. Une ouverture sur l'Atlantique et pourtant son âme est mediterranéenne.
Un air de canaille, décor d'espionnage...
Lisbonne réinvente son passé, se réinvente à mesure qu'on la découvre.
Ici une interpellation constante: si Vierge Marie pouvait pleurer.
Des putains du Dimanche sur les trottoirs, les tramways rouges, jaunes passent... tout se mélangent..tout se tolèrent.
Une Europe permissive, arrogante, des drogués en manquent.
On cherche à âppater le client sans tabou. Entre deux un accident, entre deux une ambulance, entre deux des amoureux sur le banc public. Une vieille femme savonne l'escalier, une autre lance un bidon depuis son balcon, les balcons chargés de linge. Une authentique Portugal, un authentique lisbonne avec ses sept collines qui sont comme sept sages, comme sept âmes. Lisbonne la fameuse, la fétiche,on ne peut-être que sous l'irrésistible. La ville s'anime, la ville s'endort dans les vestiges.
Demain tout recommencera peut-être d'une autre manière, peut-être de la meme façon.
Salut, je largue les amarres
Le soleil s'est levé comme un rideau de théâtre. Les couleurs éclatent dans un ciel d'azure, les couleurs s'éloignent dans l'horizon. C'est l'heure de commencer, c'est l'heure de partir. De frôler nos pas sur cette terre de nos ancêtres, sur cette terre Européenne. Les gens parlent, les gens regardent. Chacun son truc. J'ai l'impression de ne plus savoir conduire après un arrêt prolongé. Mais très vite, l'envie de larguer les amarres prend le dessus. Je retrouve très vite cet instinct maternel. Ma moto est toute ma vie, ma remorque est toute ma maison, mon coureur est ma passion.
Nazaré (15'000 habitants)
Le port
de pêche le plus célèbre du Portugal, nos pas seront immortalisés dans les ruelles étroites du vieux quartier de la Praia perpendiculaire à la plage. Ma moto glisse sur les pavés de gros galets déboulants en pente. Je ne fais pas la fière. De vieilles femmes vêtues de noir crient pour vendre le poisson frais du jour, elles font monter les enchères, une coutume séculaire. Les restos de fruits de mer abondent et certains servent de simples maïs succulents avec une bonne soupe de légumes. L'artisanat est l'une des meilleures images de Nazaré, on y trouve la beauté de sa tradition maritime et sa vie quotidienne. Ici le commencement d'une bonne nuit de sommeil.
Tendinite.... grimace
Ce matin on ne se dit même pas bonjour, c'est un oubli, une habitude ou alors pas envie de se le dire. Serge n'a pas bonne mine.... plutôt soucieux. Je n'ose lui poser la question du jour : comment va ta tendinite ? Je vais attendre. Ma seule envie égoïste c'est de prendre le café fumant qui nous attend en bas d'une ruelle. C'est lui qui abordera le sujet. Je n'ai pas le moral, une mauvaise intuition. Après deux semaines de soins, de glace, de repas, après quatre étapes voilà que son mal persiste et signe. Une tendinite mal soignée peut nous faire échouer. Que veut dire échouer ? Après 37'938 Km, je lancerais sans recul. Putain de tour du monde, il ne nous laissera jamais tranqille.
On part, je mettrais une seule condition de stopper la course. Je connais Serge comme si je m'occupais d'une formule 1. Chaque grimace, chaque regard, chaque pas posé... Je sais exactement ce que subit son corps, son moral, son mental. C'est normal, après autant d'années sur la route du monde à l'observer. Serge adoptera un rythme inférieur à sa moyenne habituelle. Courrir à 10 Km/h. Sur une distance de 34km, son moral restera stable, ni plus ni moins. Demain, jour obligatoire de soin en buvant beaucoup, en appliquant des anti-inflammatoires et du gel. Rien d'autre que de la patience.
Le "miracle portugais"
Depuis son adhésion à l'Union Européenne en 1986, le gouvernement portugais s'efforce de moderniser le pays selon les exigences de Bruxelles. Souvent cité comme exemple au sein de l'Union, le Portugal est aujourd'hui l'un des pays riches européens avec un taux de chômage à faire rougir les autres membres de l'Europe avec 6.3% de chômage en 2003 alors que la France en comptait 8.9%. La croissance croissance a surtout été dopée par les investisseurs étrangers attirés je crois par la main d'oeuvre bon marché.
Population : 10.3 millions d'habitants.
Superficie : 91'906 Km2.
Capitale : Lisbonne.
Passage des 38'000 Km
Suis-je normale ? Aucun effet de joie, pourquoi ? Je ne peux pas répondre... Un baiser pour se dire merci, celui-là on ne l'a jamais oublié. 12H52 : Une agonie de l'esprit, coup de fringale, Serge stoppe sa course sur 100m. Il ne repartira pas. Je comprends que je dois sortir le chocolat et le pain qui nous a été offert, on s'empiffre tous les deux jusqu'à l'écoeurement.
14H20 :
"Je ne fais pas le tour du monde avec une assistante en logistique, je fais le tour du monde avec une fouine, elle rafle tout, elle bouffe tout" (rires de Serge).
Le Portugal enregistre une augmentation du nombre de personnes âgées pour une baisse parallèle du nombre de jeunes portugais. L'essentiel de la population est concentrée le long de la façade Atlantique, autour de Lisbonne. En traversant les villages, les ports de pêche, on ne voit pratiquement pas de jeunes. Toutes les femmes âgées ne sont habillées que de noir, avec de gros bas de laine, un foulard ou un châle et de vieux souliers. On arrive pas à savoir si passé un certain âge les femmes portugaises reviennent à la tradition ou si toutes les femmes portent le deuil jusqu'à la fin de leur vie.... (mystère pour nous).
Que de tout
Journée meurtrière, un trafic dense. Après trois heures de concentration totale, je suis à bout de souffle. La route est si étroite, tout le monde passe, camions, piétons, vélos, tracteurs, tous sur la même route. C'est galère. Aujourd'hui c'est le carrefour de la mort, celui de la peur, les camions chargés empruntent les petites routes nationales pour ne pas payer les autoroutes. Que de monde, que de tout. En Argentine je ne pouvais plus voir les zones à perte de vue, aujourd'hui j'en rêve. En inde je ne pouvais plus voir autant de monde, autant de bruit, aujourd'hui je rêve du contraire. Le Portugal c'est comme des fourmis qui s'agitent en ne trouvant plus la reine. Aujourd'hui, en ce moment même, je rêve d'espace, d'une solitude sans bruit, sans agitation. Comme quoi rien n'est simple.
Portugal, scènes sur le vif
Ici
au Portugal, on retrouve la chaleur, l'ambiance de l'Amérique Latine. On aime tapoter sur l'épaule, un signe distinct de bienvenue. Tout se passe dans le regard, tout se passe à l'intérieur du coeur. Les hommes sont galants, jamais ils ne te passeront devans, c'est la coutume de l'élégance. Merci Messieurs. La coutume du normal. Les vieux se retrouvent dans le PMU du coin sous le regard avisé de sa petite vieille qui le surveille. Un petit coup de blanc à droite, un coup de rouge à gauche, on écrase les mégots de cigarettes par terre. Un autre crache, postillons de tuberculose avec un mélange d'une attraction pour moi. Une voie originale entre intégration européenne et respect des traditions.
Porto, Portugal
Au matin, au réveil, j'arrive dans le quotidien offrant une image désormais familière. Femmes à leur toilette, rires d'enfants que j'avais perdu de regarder, de souligner. Bientôt une animation certaine s'agite. Là nous, artistes, intellectuels, vieux, jeunes, pauvres, riches, croisons avec bonheur la lumière d'un rendez-vous choisi. Dans chaque rue ou presque, la finesse du bien fait. Le charme n'est pas rompu, c'est par ici que s'échappe notre curiosité. J'aime arriver dans une nouvelle ville car pour moi, le premier contact est toujours beau, toujours satisfaisant. Le jugement ne s'installe qu'après, après la révolte. Et pourtant cette image reste, je la tolère, je la découvre. Les rues recèlent de petits miracles, de ces métiers perdus, de ces magiciens ambulants.
Eternel rendez-vous avec soi !
Je regarde au dehors, le ciel est brumeux, noyé dans un chagrin. Mon esprit se disperse entre la file de voitures qui embrase l'avenue. C'est comme un long ruban sans fin, incessant, défilé qui passe sous mes yeux. Les gens traversent les trottoirs sans états d'âmes, avec un regard figé et lointain. Chacun est dans son propre son silence. Une vieille dame traverse en vain le cortège de la vie, personne ne l'aide.... même pas moi. Une vitre nous sépare, un pas nous sépare. Tout se passe tellement vite. La vie se déroule comme une mélodie qui étouffe les notes. Comme on se sent seul, abandonné par ce sentiment douloureux, une solitude lourde. La mort de Nora, cette maman si chère, est déjà si loin de nous. Notre seul réconfort c'est la route, c'est le long chemin qui nous reste encore à parcourir ensemble. Pas un jour sans que l'on pense à elle, chacun de son côté. Chacun pour soi. Parfois, on se cache derrière notre fragilité que l'on tutuoi au quotidien. La tristesse de sa disparition si soudaine nenous laisse pas en paix.
L'invention de notre téléréalité
Il y a toujours quelque chose pour rendre l'aventure, la progression de la course, plus difficile. Ici le temps set ennuyeux, maussade, il pleut.... Mais à vrai dire, n'est-ce pas là ce que l'on recherche au plus profond de soi ? Mais sur le moment, rien ne nous importe d'autre que la réalité. La seule chose, comment va-t-on faire pour avancer sans trop souffrir ? Ici, pas besoin d'inventer de télé-réalité. Sur ma moto je suis camouflée comme une combattante prête à son propre combat. Acharnée, le regard fixe comme une mise au point, je ne dis rien, je supporte. Serge est tête baissée. La route est glissante. Il ne doit prendre aucun risque de se tordre les chevilles. D'ailleurs c'est l'un des grands risques pour un marathonien de longues distances. Chacun dans son silence discret, on ne se parle pas. Nos efforts sont masqués par les tracas de cette journée. On se regarde, on se comprend, on pense. Mais pourquoi ce temps s'acharne-t-il sur nous ? Comme la grêle qui s'acharnerait sur une récolte. La pluie est le pire ennemi, le pire ennemi.
Cigarettes du monde
En Afrique, la cigarette, les gens ne la fume presque pas. Les gens sont trop pauvres. Au Moyen-Orient, la cigarette est interdite. En Asie, elle ne fait presque pas partie de leur culture, de leur savoir-vivre. En Australie la cigarette est tolérée mais extrêmement chère. En Amérique du Nord, elle n'est pas aimée, pas tolérée dans les établissements. En arrivant en Europe, c'est irrespirable. Le monde fume à n'importe quelle heure, n'importe où. Irrévocable sentiment.
Nos actions se poursuivent
Nos actions humaines avec le docteur Ron Zamber et son équipe se poursuivent à petits pas. D'un commun accord, une somme de 1'000 USD a été attribuée aux orphelins de la catastrophe survenue en Asie du Sud-Est. Une autre somme de 1'000 USD a été versée dans le programme d'enfants atteints du Sida en Afrique et au Malawi. Comme bien souvent, on le répète : Nous ne changeons pas le monde avec notre course RunforKids mais nous essayons de faire les choses sincèrement, à leur justes valeurs, comme à notre habitude.On a traversé trop de pays pauvres, trop de transpiration pour s'enliser dans notre propre confort intellectuel, dans notre propre égoïsme. Juste faire un pas de plus, cette définition prend tout son sens.
Le Fado
Quatre
lettres langoureuses. Le Tango, cinq lettres savoureuses pour suggérer une mélodie, un cri, une complainte. Le Fado est la musique du Portugal. Le Tango, la musique de l'Argentine. C'est un cri de puissance, de séduction, de jouissance. Décrire c'est déjà le salir car autant qu'un chant, c'est une ambiance, un état d'esprit ni gai ni triste. Il incarne la mélancolie et la force contre la volonté humaine. Le Fado te monte des pieds à la tête. Le Tango te fait tourner la tête.
La fin du Portugal
Le
Portugal c'est fini. Une rencontre de l'Europe qui fût belle. On a communiqué avec ce pays du Sud. Ici, nos pas ont forgé une identité particulière. Le Portugal a bâti son histoire et ses mythes sur lesquels il veille jalousement. Ce pays, qui représente 1/6 de la France en taille, est aussi l'un des plus vieux d'Europe et de par son destin solitaire, le Portugal ne se laisse pas oublier. La course fût aux exigences. Nous sommes partis à la rencontre de l'Atlantique, nous avons tenté de trouver une voie originale en le parcourant.
E tre ou ne pas être
S ur les traces de quelqu'un
P artir, c'est peut-être revenir
A voir le courage de se dire merci
G rignoter la vie
N e pas se dire que c'est fini
E ternel besoin d'avancer sur nos propres traces