Région sauvage
Nous pénétrons dans les entrailles de la terre, dans
le monde sauvage de la côte Ouest. Cette partie de terre réputée
pour ses régions vierges les plus spectaculaires de toute l'Australie.
L'une des dernières régions sauvage de la planète.
La Tasmanie guarde encore une bonne partie de son territoire entièrement
vierge. Le terrain est difficile d'accès : rivières
tumultueuses, gorges et ravines et une végétation impénétrable
qui abrite encore, paraît-il, une trentaine de spécimens
du tigre de Tasmanie officiellement porté disparus dans les
années 30.
Ici il y a de la place pour la vraie aventure, nous n'avons rien inventé,
nous empruntons une route tranchée partiquement déserte,
quelques maisons isolées font office de grand village. Quand
nous arrivons, nous trouvons très peu de nourriture à
acheter. Ici il y a de la place pour la solitude. Cette côte
Ouest ressemble étrangement au Canada.... Comme il est bon
de se souvenir du lointain. Mais maintenant notre présent se
trouve devant nous. Devant nous il n'y a pas grand chose. Ici on perd
la notion du temps, on a l'impression de posséder le monde,
d'être isolés, perdus dans ce territoire de forêts,
ces arbres qui cachent le ciel tellement ils sont hauts. On est écrasés
par le gigantisme, un sentiment de domination.
On perd nos repères et pourtant nous ne sommes qu'à
4 heures de voiture de Hobart. C'est incroyable comme en courrant
tout prend une proportion différente. Cela fais une semaine
que notre route longe l'inestimable solitude. Mais quand l'inexistant
arrive, cela devient magique. Les Tassies sont généreux
avec nous, avec notre course, c'est vrai qu'ils ne voient pas tous
les jours une dégaine comme la notre par ici. Sur cette route
de Tasmanie, cette route qui devient notre maîtresse absolue,
c'est elle la plus forte incontestablement. Elle ne se dompte pas
aussi facilement. Les distances deviennent plus grandes, plus isolées,
nous avons un peu perdu la notion du temps du temps, de la rapidité.
D'ailleurs je bat un record.... Je suis la motarde la plus lente de
la planète ! Mon accélération ne dépasse
pas les 12 km/h, j'en rigole. Alors pour nous tout prend une autre
dimension, il commence à pleuvoir, il fait froid, la pluie
n'arrange rien. Heureusement, on va trouver un "puh-hôtel"
à quelques kilomètres plus loin. L'hôtel en question
s'avère un peu cher pour une nuit de passage. Mais tant pis,
il est hors de question que je passe la nuit sous tente, je suis naze.
Aujourd'hui, j'ai serré les dents tout la journée, j'ai
eu plus froid que d'habitude. A quoi bon parler. J'ouvre la porte
de notre chambre et quelle surprise, un intérieur d'époque,
feutré avec la modernité en plus et une grand baignoire
en prime.
Il me faut 2,2 secondes pour me déshabiller et me plonger dans
un bain bouillant. D'ailleurs en sortant j'en perds mes peaux (rires).
Une odeur de bonne cuisine, les enzimes gloutons travaillent, la cuisine
n'a qu'a bien se tenir. On crève de faim. Cette agitation nous
met de bonne humeur. Une surprise nous attend, un magnifique livre
d'image déposé à notre intention avec ce mot
"Pour Serge et Nicole, merci pour la course pour laquelle vous
courrez". Geste d'une rare tendresse, merci ! Nous nous endormirons
dans la douceur d'une caresse.
Un raccourci
Aujourd'hui en étudiant la carte, on s'aperçoit que
l'on peut prendre une route de traverse non goudronnée qui
va nous économiser 11 km. Une route de fonction pour le transport
de bois. On croirait emprunter une piste vers l'enfer. Une forêt
dominante ou le vent claque dans un cauchemar. On est seul maître
par ici. On entend que le bruit de notre moteur. Je me sens l'âme
d'une conquérante, j'ai l'impression d'avoir fière allure.
Le terrain se gâte, il devient boueux, mes roues patinent dans
la montée. Ici plus question de perdre une minute d'inatention.
Je me sens determinée à vaincre ma petite peur car je
n'ai jamais fait corps avec cette moto. Le résultat va confirmer
mon angoisse, je me retrouve la tête la 1ère dans la
boue, la remorque complètement retournée, les bagages
éclatés dans la boue. Ma moto ressemble à un
taureau mort. Serge se gratte la tête, comme démonstration
on peut espérer mieux.
Résultat de cette maigre situation, des habits sales, une roue
voilée, pare-boue dans un état minable mais la roue
du monde va poursuivre sa longue route.
Dernière réflexion
en quittant la Tasmanie.
Un retour en arrière.
Ce matin, l’air est glacial, l’horizon si lointain
se perd dans les brumes, un horizon que l’on peut palper.
Il commence à pleuvoir. A chaque fois qu’il pleut,
j’ai une pensée qui s’envole dans un autre continent
: celui de l’Afrique, notre Afrique. Je dirais plutôt
ce petit pays qui se détache de la corne de l’Afrique,
Madagascar. Je n’oublierai jamais de mon vivant, cette femme
marchant pieds nus sous une pluie accélérée
par le sort, cette spirale infernale tenant son bébé
dans le dos pratiquement nu lui aussi.
Ma première envie fut de m’arrêter, de stopper
ma moto, de lui donner des habits chauds, de lui offrir des paquets
de biscuits, « Mais il n’en fut rien » J’étais
trop accaparée à me battre avec ce froid humide, une
seule envie : m’échapper à cette dureté.
Pour une fois je n’étais pas spontanée…j’ai
continué ma route comme une égoïste. J’ai
étouffé le silence des mots.
Ca fait presque deux ans déjà que cette femme a traversé
ma route, mon regard. son visage, son enfant, m’ont laissé
une cicatrice indélébile. Encore aujourd’hui
je regrette ma lâcheté.
Comme il est parfois difficile de faire les bons gestes qui aident…
Mais un jour je retournerai dans ce pays où les gens me manquent.
Ce pays au caractère si fort…On a déjà
laissé quelque chose dans ce coin de terre, ce coin des hauts
plateaux.
Où le vent siffle, où les couleurs s’étalent
dans la profondeur de l’horizon, où les enfants te
disent avec leur frimousse friponnes :
" bonjour Wasa " ( ce qui signifie l’homme blanc…l’homme
riche.)
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